Hadopi : points de vue d’artistes
Ils étaient près d’une quarantaine à s’être donné rendez-vous ce matin, au Théâtre de l’Odéon, à l’iniative de la SACEM. Auteurs, compositeurs, interprêtes, acteurs, réalisateurs, dessinateurs, autant d’artistes et de « créateurs » préoccupés par l’avenir d’Hadopi, leur avenir. Tous ne se sont pas exprimés publiquement. Quelques uns prennent position.
Ainsi, pour Jean Claude Carrière, auteur et scénariste, Hadopi est une « bonne loi » dotée de « la grande qualité d’être inachevée et expérimentale » et qui permet aux artistes de pouvoir normalement vivre du « fruit de leur travail ». Jean Claude Carrière en appelle à la liberté d’expression : « C’est le droit d’auteur qui permet la liberté d’expression », opposant des modèles de mécenat, de publicité voire d’art d’état qui feraient voler en éclat toute liberté. Avant de conclure par l’une des phrases choc de la conférence : « Un jour viendra, les téléchargeurs n’auront plus rien à télécharger ».
Le chanteur-guitariste Sansevérino dénonce la normalité dans laquelle est tombée le téléchargement : « Il est carrément devenu logique de télécharger » et s’étonne de l’absence de « Quand quelqu’un vole un jean dans une boutique, il se fait au moins répréhender par les vigiles. Lorsque quelqu’un vole un disque sur Internet, il ne se passe rien ».
Pour Alain Corneau, réalisateur, il n’est plus acceptable que des productions ne puissent avoir aucun rendement financier. A terme, les producteurs de films et les chaînes de TV ne voudront plus financer des films pour les retrouver quelques mois plus tard en diffusion alors qu’ils le seront bien avant sur Internet.
Bertrand Burgalat insiste en sa qualité de patron de label (Tricatel) sur l’exercice de ce métier devenu très difficile : «Quand on est à la marge, c’est encore plus dur ! » avant de faire l’analogie avec la sécurité routière et les radars routiers pour légitimer Hadopi. «Depuis qu’on a mis en place les radars, on constate une diminution des accidents mortels… ». Il met également l’accent sur la nécessité de rendre disponible de manière légale tous les catalogues, y compris les plus underground. Certaines oeuvres sont constate t-il, accessibles encore uniquement via des moyens illégaux.
Le réalisateur français d’origine roumaine Radu Milhaileanu met l’accent sur les droits fondamentaux qu’il faut absolument conserver : le droit d’expression et le droit d’opinion. « On ne se rend pas compte de l’impact de la situation. Si on continue, seuls les grands groupes vont survivre et il ne sera plus possible d’oeuvrer pour la diversité ».
Agnès Bihl, chanteuse, insiste sur la nécessité de garder le métier d’artiste comme un métier professionnalisé : « Le métier de chanteur est en train de ne plus être considéré comme un travail ». Et de rebondir sur une position déjà exprimée par Jean Claude Carrière : « Nous allons aboutir à une situation où les gros vont rester et les petits vont mourrir ».
La position de Jean Jacques Annaud est celle du regret : « Je ne peux plus faire aujourd’hui les films que je faisais il y a quinze ans, notamment à cause de la vente des Vidéos (cassettes, DVD) qui a considérablement chuté ». Il s’étonne également de « la hargne de ceux qui téléchargent » face à la loi Hadopi.
Da Silva, chanteur signé chez le label indépendant Tôt ou Tard pense que « les Internautes sont manipulés ». Pour lui, rien n’est opposé : les profits de Johnny Hallyday permet à la filière de financer l’émergence de nouveaux artistes. Hadopi répond à la demande de « surveiller les oeuvres, pas les Internautes », à l’instar « d’un tableau dans un musée, afin que personne ne reparte avec sous le bras… ».
Représentant le Jazz dans l’assemblée, Didier Lockwood est pour le moins pragmatique : « Le jazz est avant tout peu téléchargé parce qu’il est peu distribué, peu diffusé dans les médias, et peu représenté ». Les artistes sont pour lui «victimes de la rentabilité » . Lui qui vient de fonder son propre label Jazz accueillant des jeunes artistes insiste sur la nécessité pour la SACEM de continuer à générer des profits importants sur les gros artistes pour aider les petits à percer.
Renan Luce, jeune talent qui a explosé en 2007 et 2008, insiste sur le fait que la création coute de l’argent et se demande « comment cette économie va encore tenir ? ».
D’une manière générale, je n’ai pas été stupéfait ce matin par la vision qu’ont les artistes de l’après Hadopi. Tous sont préoccupés par leur situation et la pérénité de leur métier – et c’est bien normal. Peu d’entre eux semblent pourtant conscients des véritables enjeux concernant le transfert de valeur du physique vers le numérique. J’espère me tromper, car si je suis convaincu d’une chose dans tout ça, c’est que ce sont les artistes qui ont le premier rôle à jouer dans ce débat, avant les internautes, et que de leur réflexion commune doit émerger de nouveaux modèles sur lesquels il sera possible de bâtir une économie de la création viable.
Voir aussi : Galerie d’image sur ZDNet.fr, point de vue de Numerama sur cette conférence de presse SACEM, point de vue de Nicolas Claramond, fondateur du label participatif Spidart sur ZDNet.fr.













« A terme, les producteurs de films et les chaînes de TV ne voudront plus financer des films pour les retrouver quelques mois plus tard en diffusion alors qu’ils le seront bien avant sur Internet. »
Oui, ça s’appelle le changement. À l’évidence, la télévision est vouée à changer si ce n’est à disparaître, du fait de la convergence numérique et rien ne prouve qu’à l’avenir elle pourra tenir son rôle historique de soutien du cinéma français (peut-être ne le pourra-t-elle plus). La question n’est pas là. La question est qu’internet qui doit une partie de son succès au cinéma (l’argument des bandes passantes pour le téléchargement est largement utilisé par les commerciaux des FAI) puisse être une source de revenu pour le cinéma. Tous les artistes (et en particuliers les jeunes créateurs du cinéma) ne sont pas favorable à l’HADOPI qui est un frein à la recherche d’une solution juste et équitable. J’aurais beaucoup à dire (je suis scénariste) mais je renvoie à l’article que j’ai fait sur mon blog, et qui représente un point de vue différent d’artiste :
http://denyscorel.over-blog.com/article-29771290.html
En tous cas, ce sont pas les téléchargements illégaux qui vont me payer un nouveau clavier maître USB à 75 EURO (c’est le moins cher).
Je dois taper sur des bambous alors ?
Non, ce ne sont pas les téléchargements illégaux, mais une offre légale et un vrai modèle économique. Ce qui est sûr c’est que :
- la mise en place de l’HADOPI 2 ne rapportera pas un kopeck aux artistes… Donc même si la loi est votée en Septembre, le clavier n’est pas pour tout de suite. EN revanche, même si la nouvelle loi passe (et vu que les jugements sommaire sont douteux constitutionnellement, elle peut fort bien être coinchée à nouveau par le conseil constitutionnel) ça va coûter cher pour un rapport faible (les chances d’être chopé pour un pirate et ensuite d’être condamné par un juge sont proches de zéro, les pirates vont surement trouver rapidement des parades à la collecte d’IP par l’HADOPI). Cet argent aurait probablement été mieux dépensé par exemple à une aide aux artistes, ou à la création d’une plateforme légale de téléchargement. Cette loi à l’évidence n’est pas dans l’intérêt des artistes mais uniquement dans celui des diffuseurs concurrents d’internet. Le but n’est à l’évidence pas de permettre une juste rémunération aux artistes (ou alors la réflexion ne serait pas orienté pour préserver un système obsolète mais bien pour adapter le système des droits d’auteurs à une technologie qui permet la réplication quasi instantanée et sans perte) mais de contenter les télés, FNAC et autres diffuseurs et distributeurs historiques.
- que s’attaquer à son public n’est pas le moyen pour un artiste de toucher à terme une meilleure rémunération (les téléchargeurs en P2P sont aussi parmi les plus gros consommateurs payants de culture, cf. l’étude de UFC Que Choisir sur le sujet).
- que différents modèles économiques existent pour proposer une rémunération aux artistes en fonction des téléchargements (qui ne seraient, dès lors, plus illégaux) et que les étudier avant de mettre en place un système inefficace de surveillance et de punition parait plus logique pour résoudre le problème le plus urgent pour les artistes qui est d’avoir une rémunération pour leur travail diffusé sur le net.
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