Interviewé chez Bidibule à propos du Music Business

Mieux que le divan d’Henri Chapier :  le canapé de Bidibule.
Bidibule – Claude dans la vraie vie – est un artiste que j’apprécie particulièrement. D’abord parce que ses chansons sont intéressantes, pertinentes, dotées de mélodies simples comme j’aime et aussi parce qu’il est très actif sur le web via son blog, twitter, facebook, etc. C’est donc avec plaisir que j’ai répondu à ses questions. Voici l’interview.
Après plus de dix ans de journalisme spécialisé dans les nouvelles technologies et la musique, Benoit Darcy est à l’origine des initiatives de CBS Interactive France dans la musique (c’est le fondateur de Music360.fr et de MusicSpot.fr). L’emploi du temps est chargé le jour mais Benoit, comme tout bon passionné, profite de ses nuits pour alimenter zdar.net : son blog perso où il dissèque l’actualité musicale, technologique et plus si affinité…Je n’ai pas résisté, vous commencez à me connaître, à l’envie de questionner l’intéressé.Hey Benoit, comment vois tu l’avenir de la musique sur internet ? Réponse à Suivre…
Bidibulle : Hadopi ton univers impitoyable… Impossible pour commencer de faire l’impasse sur le Feuilleton de l’année. Qu’est ce que l’interminable débat sur ce projet de loi t’inspire ?
Benoit Darcy : Le débat en lui même, sur sa forme, m’inspire peu. Je l’avoue : je n’ai pas l’énergie (le courage ?) de passer des après-midi entières à écouter les palabres de parlementaires grisonnants pour qui Bénabar doit probablement représenter le renouveau de la chanson française… Je pense que la loi Hadopi est une mauvaise réponse à un vrai et sérieux problème. J’ai des doutes sur la capacité des pouvoirs publics à faire appliquer cette loi – aussi est-elle, en l’état, contournable; et lorsqu’on prend en compte l’histoire de l’informatique et de l’Internet, force est de constater que chaque répression a connu sa parade…
Au delà du changmement de ministre de la culture et du récent report au mois de septembre, ce qui me préoccupe plus, c’est « l’acte 2 » d’Hadopi : la Loppsi2. Avec Loppsi2, on ne parle plus de répression mais de filtrage. C’est pire. Et c’est même très grave : si cette loi devait être votée et appliquée, l’usage d’Internet en serait modifé, passant d’un réseau de création et d’échange à un réseau de pure distribution, verrouillé et maîtrisé par toujours les mêmes acteurs….
Pour Jacques Attali mais pas seulement , la musique est appelée à devenir gratuite. Et pour toi ?
BD : La gratuité de l’écoute me semble en effet innéluctable à terme. Les études comportementales sur les jeunes populations (ce que les américains appellent les « digital natives ») montrent que plus aucun ado n’est prêt à payer pour écouter de la musique. En fait, il ne l’ont *jamais* fait, alors pourquoi diable commencer ? Ce phénomène est de l’ordre du comportement sociétal, et je ne vois vraiment pas comment la tendance pourrait s’inverser. Il va falloir composer avec…
Le problème, c’est que produire de la musique, la répêter, l’enregistrer, la diffuser, la promouvoir, a un coût. Depuis les années 50, une chaîne de valeur s’est structurée, avec différents maillons. Aujourd’hui, c’est la typologie de cette chaîne qui est remise en question. Sa composition, mais aussi la manière dont elle dégage ses revenus. Et ce changement intervient en plus sur fond de réduction des coûts. Ainsi, certains acteurs de la filière musicale auront vécu dans les années 80 comme jamais on pourra vivre aujourd’hui. A l’instar des records olympiques inamovibles établis dans les années 80 par des nageuses Est-Allemandes dopées jusqu’à l’os, des artistes des années 70 ou 80 n’auront jamais gagné autant d’argent en un ou deux disques qu’un artiste des années 2000 peut espérer en gagner en 30 ans de carrière…
Exemple récent de la mutation de la chaîne : la réévaluation des quotas de ventes pour attribuer les distinctions de « disque d’or », platine, etc. C’est déjà la deuxième fois. On est passé de 100.000 à 75.000, et maintenant 50.000 copies pour prétendre à l’or… Bientôt, il faudra modifier les repères : mesurer les streams, les téléchargements… Cette mesure permettra d’aligner en face des revenus, ce qui façonnera une nouvelle fois l’industrie.
Bref : d’un côté nous avons des jeunes qui ne veulent plus payer pour écouter de la musique. De l’autre une filière qui a besoin de vivre, ou alors c’est la fin de la diversité et l’installation de la « musique sponsorisée » comme norme inamovible. Il font donc trouver des moyens de réinjecter de l’argent dans la filière, et pas de manière artificielle. Actuellement 20% des acteurs de la filière (= les majors) se partagent 80% du business. Un rééquilibre s’impose, car les 80 autres % sont, en gros, les indépendants. Et ils sont les meilleurs garants de la diversité.
Cela passe inévitablement par la mise en place de nouveaux moyens de redonner de la valeur à la création. Je n’ai hélas pas de modèle magique pour résoudre ce problème, mais je pense qu’une piste majeure tient peut être dans la capacité des téléphones mobiles à constituer la prolongation numérique de chaque individu. Spotify semble aller dans cette direction. Seul frein ? Les réseaux, qui pour l’instant sont encore sous-dimensionnés pour un usage de masse.
cf plus bas, ta question sur « comment on consommera de la musique dans 5 ans ».
On voit de plus en plus d’artistes produits par les internautes. Que penses tu des labels participatifs ? Est ce que pour toi le modèle « sellaband–like » tient ses promesses ?
BD : J’observe ce modèle avec beaucoup d’intérêt. La production communautaire résout à priori une partie du problème : disposer de fonds pour enregistrer un album. Seulement, interrogez l’homme de la rue, il vous dira sûrement que le premier artiste issu de cette production communautaire est le fameux Grégoire (Toi+Moi…). Normal, le buzz a été très important : prime au premier, notoriété du fils Goldman, nombreuses connexions – de fait – avec la filière, etc. Mais ce même homme de la rue, sera t-il capable de donner le nom du deuxième artiste issu de ce circuit ? Pas sûr. Le talon d’Achille des plateformes de production communautaire résident dans leur capacité à promouvoir leurs poulains. En définitive, ces plateformes sont bel et biens des labels de nouvelle génération. Ils ont hérité du même problème majeur auxquels sont confrontés tous les labels : faire en sorte que leurs artistes soient « in » et créaient le buzz. Et attention au mirage de « l’internet comme fée de la notoriété » : combien d’artistes en galère de visibilité pour une Lily Allen ou un Sliimy ? Et ces deux-là, auraient-ils vraiment percés s’il n’avaient pas, à un moment donné du processus, été récupérés dans le giron d’un gros label dans une major. Franchement ? Pas sûr non plus…
En contrepoint du marketing de masse, il ya une autre notion à prendre compte. Comment, en effet, définit-on le succès pour un artiste aujourd’hui ? Un coup de 100.000 ventes, 2/3 ans de hype « et puis s’en vont » ? Ou bien une carrière de plusieurs dizaines d’années ? A l’heure où la jeune génération penche pour le zapping permanent, la deuxième option est plus difficile. Cela conditionne sans aucune doute les choix de certains acteurs…
Streaming ? téléchargement ? A ton avis comment les internautes consommeront de la musique dans 5 ans ?
BD : En streaming, sans hésitation. Et depuis leur mobile. Dans 5 ans, le téléchargement de musique ne sera plus qu’une pratique confidentielle, relégué au statut de simple « copie technique ». Les incarnations du cloud computing appliquées à la musique seront une réalité (j’ai essayé de détailler ça sur zdar.net il y a quelques semaines), les systèmes d’exploitation modernes (iPhone OS, Android, Chrome et autres) seront arrivés à maturité et les internautes pourront accéder à leurs contenus depuis un simple téléphone mobile. Le mot d’ordre sera « partout, tout le temps ». Une nouvelle bataille des offres d’accès est d’ailleurs en train de dessiner. Le concept du « partout, tout le temps » est crucial. Il pourrait bien enrayer à lui seul le piratage : en proposant un service plus facile et plus pratique que ce que propose le piratage, on réduit la valeur et donc l’utilité de ce dernier…
On parle souvent du concert comme une façon de financer la création musicale et de promotionner un artiste. N’est ce pas paradoxal à l’heure de l’internet, au moment même où l’on a jamais autant consommer de musique enregistrée ?
Non, ce n’est pas paradoxal. Internet est une formidable machine à connecter les gens. On parle aujourd’hui énormément de Facebook ou de Twitter, mais le phénomène remonte à bien plus loin. Souvenez vous des forums, des newsgroups, des mailing-lists, toutes ces choses « so 1.0 » mais qui perdurent justement parce qu’elles créent de la valeur et permettent aux gens de se retrouver, d’échanger.
Internet, c’est aussi une formidable machine à comparer, trier, noter. Le public a donc besoin de juger sur pièce. La surabondance de l’offre a probablement atténué l’émotion qu’était capable de véhiculer la musique enregistrée. Le concert permet en quelque sorte de retrouver cette émotion. Ces deux aspects expliquent selon moi l’engouement pour les concerts. Après est-ce qu’il s’agit vraiment d’un relais de croissance pour l’industrie musicale ? Je pense que non. Dans le domaine du spectacle vivant, les prix augmentent aussi, l’offre se multiplie. Un individu « lambda » n’a ni le temps ni les moyens d’aller à ne serait-ce qu’un concert par semaine… Miser sur le concert comme moyen de sauver l’industrie musicale est une erreur – à minima une solution de « facilité ». La vraie solution se situe en amont.
Quel est l’artiste ou le groupe que tu as découvert sur le net cet année ? (Je crois savoir qu’il y a une jolie bassiste qui t’a tapé dans l’œil non ?)
BD : ….en même temps, comment peut-on résister au charme d’une jolie bassiste ? 🙂
J’écoute beaucoup de musique, du coup, je découvre plein de nouveaux artistes. Le groupe à la jolie bassiste s’appelle Lys. Poussé par NoMajorMusik notamment. Ils ont joué aux Vieilles Charrues il y a quelques semaines. J’aime bien ce qu’ils font en effet. Un EP est sorti… Dans un autre registre, Karkwa : exceeeellent groupe québécois, découvert en 2009 et dont je suis archifan. « La Fille », alias Anne Sophie Charron, très bon aussi. Naosol & the Waxx Blend, poussé par Spidart, MyHybris, un groupe de progrock dans lequel joue Morgane (alias lafilledurock), ou encore Nixon à mi chemin entre Hocus Pocus et the Streets….
Bon ta question n’est pas facile, j’en oublie forcément plein et en plus l’année n’est pas finie, alors je te propose de reparler de tout ça en décembre… :o)
Pour entrer en contact : facebook.com/benoitdarcy, twitter.com/zdar, zdar.net

8 réponses sur “Interviewé chez Bidibule à propos du Music Business”

  1. Excellent ! Merci Benoit, merci Bidibule !
    J’ai un peu tiqué sur la phrase « réinjecter de l’argent dans la filière ».
    Pour moi la filière va disparaître, ça sert à rien de chercher à la financer.
    Le comportement actuel des décideurs du marché de la musique est incroyablement replié sur lui-même. L’attitude des majors, qui font un lobby intensif pour des lois stupides en faveur de la sauvegarde de leurs intérêts pourtant déjà condamnés par le progrès, peut se comparer à des producteurs d’avoine ou des propriétaires de haras du début du siècle faisant du lobby pour interdire les voitures car elles faisaient du tord au marché des chevaux.

  2. Un « bidule » comme Spotify ou Deezer, c’est un moyen d’injecter de l’argent dans la filière. surtout que le jour ou ces acteurs gagnent plus, les majors peuvent leur demander plus !

  3. j’entendais « la filière » comme l’ensemble des gens entre l’artiste et l’auditeur. Les gens qui fabriquent des CDs, qui les mettent dans des cartons, qui les transportent dans des camions, qui les installent dans des rayons…
    une autre filière va apparaître car la musique change de canal, et entre l’artiste et son auditeur il y aura seulement une ou plusieurs plateformes complètement automatiques de type jamendo, myspace, musicspot, deezer ou spotify…
    Bénabar (pardon Bidibule), sur rue89, râlait parce que quand sony music perd de l’argent c’est la secrétaire qui est renvoyée, pas la star. Ce qu’il ne comprend pas, c’est que toute la problématique est de faire en sorte que la plateforme entre l’artiste et l’auditeur gagne assez d’argent pour rémunérer l’artiste et embaucher la secrétaire licenciée de sony music.
    Les majors, comme les petits labels indépendants, désolé pour eux, vont disparaître du paysage.
    Il ne restera de cette filière que quelques trucs réservés à une élite de passionnés (de la même façon qu’il est toujours possible de faire du cheval en loisir).

  4. Et puis il faut s’y faire, ce n’est pas seulement parce que les nouvelles générations ont l’habitude de la gratuité que la musique ne s’achète plus. C’est aussi parce que ça les intéresse moins. Ils ont autre chose à faire:
    -45 millions de Wii Sports vendus,
    -plus 40 millions de Super Mario Bros,
    -plus 31 millions de Pokemon Gameboy
    = déjà plus d’exemplaires vendus que Thriller. Et on parle de choses bien plus chères qu’un CD. Les jeux vidéos ça a toujours été super cher.
    Et pensez au temps qu’ils passent maintenant sur facebook ou skyblog ou msn. Même si les oreilles restent disponibles, et si ces services permettent de se faire découvrir des titres, la musique ne s’écoute plus comme avant. Elle est là pour l’ambiance, mais l’écoute, attentive et concentrée, qui justifie l’investissement de son argent de poche dans quelque chose qu’on aime, ce n’est plus une part majeure de leur temps de loisir comme ça l’a été.
    Beaucoup d’empirisme dans ce que je dis, mais j’ai 7 neveux et nièces adolescents, alors j’extrapole à l’ensemble de leur génération.

  5. « une autre filière va apparaître car la musique change de canal, et entre l’artiste et son auditeur »
    Peut être, mais attention aux mirages. La relation entre artiste et fan a ses limites. Dans les deux sens d’ailleurs. Attention à ne pas bisounourssiser ça… CF ce vieux post de P. Astor : http://www.zdnet.fr/blogs/digital-jukebox/de-la-musique-et-de-la-dynamique-libertaire-d-internet-39602087.htm
    « c’est que toute la problématique est de faire en sorte que la plateforme entre l’artiste et l’auditeur gagne assez d’argent pour rémunérer l’artiste et embaucher la secrétaire licenciée de sony music. »
    Justement, le problème, c’est la répartition. Les plateformes ne rapportent rien à l’artiste ou très peu. A audiences maintenant équivalentes, si la bonne vieille radio lui rapporte 1 unité par diffusion, le stream sur la plateforme lui rapporte 0,000001. Cherchez l’erreur…
    « Les majors, comme les petits labels indépendants, désolé pour eux, vont disparaître du paysage »
    Peut être mais pas sûr que nous soyons encore vivant pour le voir quand tu prends en compte les assets monétisables des majors : droits sur leur catalogue, droits d’édition, etc. Les majors détiennent encore de sérieux joyaux. Les enterrer hativement serait une erreur IMHO.
    « = déjà plus d’exemplaires vendus que Thriller. Et on parle de choses bien plus chères qu’un CD. Les jeux vidéos ça a toujours été super cher. »
    Tu compares des ventes additionnées (Wii Sport, Mario Bros, Pokemon) aux ventes d’un album. C’est pas sérieux 🙂 En plus Wii Sport est vendu avec les Wii. De la vente liée… Bah voyons.
    Si on ne peut pas nier que le marché du JV se porte mieux que celui de la musique, il faut aussi prendre en compte l’engouement de la jeune génération pour les jeux de type guitar hero, lesquels ont l’avantage de réunir le meilleur des deux mondes. Rend toi compte que Rock Band Beatles marque l’arrivé du catalogue des Beatles en digital, alors qu’aucune plateforme n’avait eu jusqu’alors le droit de proposer au téléchargement les titres des Fab4… (http://www.numerama.com/magazine/12226-Les-Beatles-enfin-numerises-mais-dans-le-jeu-video-Rock-Band.html). Pour moi ce revirement n’est pas anodin.
    Quand à la musique réduite à l’ambiance, je pense qu’il s’agit d’un jugement de valeur erroné. Depuis le P2P, l’intérêt pour la musique (au sens musicologique) ne cesse de grandir. Le jeune de 15 ans moyen a digéré bien plus de culture musicale que nous à la même époque. Un constat qui se traduit lui même dans la production musicale contemporaine. Prend par exemple le groupe MGMT. Leur musique est riche d’influences multiples, jadis impensables pour des musiciens de leur âge (ils avaient à peine 20 ans en 2002, date des débuts du groupe).
    Des jeunes intéressés par la musique, il y a « encore » par dizaines de milliers dans les festivals. Les discussions sont pointues. Plus qu’avant à mon sens. Au point que le métier de journaliste musical disparaitra à terme puisqu’ils ne rivaliseront plus avec le niveau d’expertise… (cf http://www.slate.fr/story/8859/le-magazine-musical-en-peril et http://www.zdar.net/tech/internet/les-blogs-musicaux-et-lancienne-presse-reflexions-autour-dun-metier-en-mutation-20080506.html). Quant à ceux qui n’aiment pas suffisament la musique au point d’en avoir une culture, ils continueront à écouter la radio ou des streams au kilomètre. Rien ne dit pour l’instant que l’une ou l’autre population va s’accroitre ou diminuer.

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