LeWeb3 : l'intervention de Nicolas Sarkozy

J’ai toujours pris le parti de ne pas parler de politique sur ce site. D’abord parce que je ne suis ni adhérent, ni militant, et ensuite parce que je préfère cent fois échanger sur des thèmes bien plus légers que sur ce genre de sujet. Faiblesse d’esprit ou sentiment désabusé, je vous laisse vous faire votre propre avis… Pour archive – je n’ai pas la prétention d’écrire « pour mémoire », à l’heure de l’information partagée et communautaire – voici l’intervention de Nicolas Sarkozy dans son intégralité à la conférence LeWeb3.


Oui : « La France n?investit pas assez sur Internet. Nous sommes avant-dernier sur 19 pays dans l?OCDE quant à la contribution d?Internet à la croissance »
Oui et Non : « La France a pris trop de retard dans le domaine de l?internet ».
Oui et Non : « Chacun peut faire du journalisme à la place des journalistes »
Non : « Je n?ai pas peur du mot régulation sur Internet »

Attention, ceci n’est pas un transcript, cf la vidéo, tout le premier paragraphe n’y est pas…
Mesdames et Messieurs,Chers amis,
1. Permettez-moi d?abord de souhaiter la bienvenue à tous ceux d?entre vous
qui venez de l?étranger. La France est heureuse et fière d?accueillir une manifestation
de cette importance et de ce prestige, qui réunit plus de 37 nationalités et
tous ceux qui font Internet jour après jour. Vous êtes les acteurs d?une révolution
technologique majeure, comparable à l?apparition de l?électricité ou de la machine
à vapeur. La première différence entre le monde de 1990 et le monde de 2006,
ce sont les mutations intervenues dans la communication, les médias, les échanges
économiques, les services informatiques, et bien d?autres secteurs encore, sous
l?effet du développement d?Internet. Ce sont seulement 15 années qui se sont
écoulées entre ces deux dates, mais ce sont à l?évidence des transformations
très profondes qui se sont produites. A ce jour, nous n?en mesurons que très
imparfaitement les conséquences.Permettez-moi aussi de saluer très chaleureusement
l’organisateur de cette manifestation, Loïc Le Meur, qui fait tant pour promouvoir
la culture de l’Internet dans notre pays, comme l?illustre votre rassemblement
en ce lieu. J?ai la chance de figurer au nombre de ses amis. Merci, cher Loïc,
de m’avoir offert la possibilité de rencontrer aujourd’hui des personnalités
qui, dans le monde entier, inventent l’Internet de demain et bravo pour la qualité
l?événement qui nous réunit aujourd?hui.
2. Je vais vous parler avec beaucoup de franchise parce que c?est dans ma nature.
Je ne suis pas un grand familier du monde de l?Internet. Je ne passe pas ma
vie à surfer sur la toile ou à écrire sur la blogosphère. Ce n?est pas tant
une question de génération. C?est surtout une question d?engagement sans limite
dans le métier qui est le mien depuis 30 ans, la politique. Je n?ai aucun doute
sur le fait qu?Internet est devenu un instrument du débat politique, et un instrument
important. Ça ne me donne pas pour autant le titre d?expert de l?Internet. Les
spécialistes, c?est vous. Le politique, c?est moi. Internet est un élément,
un élément tout à fait capital, que je dois intégrer à la réflexion qui est
la mienne, une réflexion globale sur l?avenir de notre pays, sur les aspirations
des Français, sur la place de la France en Europe et sur le message que la France
veut faire entendre dans le monde.
3. La France a pris trop de retard dans le domaine de l?internet.
Certes, nous le comblons progressivement en termes d?équipement des ménages
et des entreprises. Le taux d?accès des foyers à l?Internet haut débit est bon
comparé à celui de nos partenaires, ce qui est la conséquence involontaire du
fait que nous avions du retard et que les nouveaux foyers qui s?équipent font
le choix direct du haut débit. Surtout, nous avons des talents exceptionnels,
depuis des millions de blogueurs (3 millions de blogs créés pour le seul premier
trimestre 2006) jusqu?à des entreprises et chefs d?entreprise au potentiel mondialement
reconnu. Je pense par exemple à Exalead, à Tariq Krim et Pierre Chappaz, ou
encore Tristan Nitot, Marc Simoncini, Louis Choquel et beaucoup d?autres, à
commencer par tous ceux dont le travail anonyme et discret fait de la France
l?un des pays les plus en pointe en matière de logiciel libre.
Leur action, leur réussite, la qualité de l?événement qui nous réunit aujourd?hui,
votre présence aujourd?hui dans cette salle, montrent en réalité que la France
est prête à relever le défi de l?Internet, mais qu?il lui manque une ambition
nationale.
Notre retard, c?est précisément le retard de cette ambition.
C?est un retard étatique et culturel.
Etatique, parce que l?Etat n?a pas créé, au moment où il le fallait, les conditions
pour faire de la France un pays d?innovation, de créativité, de création d?entreprises
dans le domaine de l?Internet.
Internet est un monde où les choses vont vite. C?est une économie de réseaux
instable où le premier à diffuser sa norme devient difficile à rattraper et
risque par là-même d?imposer sa domination à un secteur entier. L?initiative
est partout. Elle est profondément décentralisée. Il faut savoir la saisir,
la soutenir au bon moment.
La France, avec sa centralisation excessive, son économie rigidifiée, n?était
pas prête. L?Etat n?a pas saisi le levier de l?administration électronique pour
stimuler le secteur. L?Etat a fait partir les Business angels [investisseurs
providentiels] au moment où nous avions besoin de financer des jeunes entreprises
innovantes. Notre économie reste dominée par de grands groupes qui mobilisent
l?essentiel des capitaux, de la recherche, et même des talents, quand Internet
est une économie fondée sur l?initiative individuelle et de petites structures
qui incubent de l?innovation.
Le miracle, c?est que nous ayons quand même des gens comme Loïc, Tariq et beaucoup
d?autres, des gens comme ces millions de blogueurs et développeurs indépendants
de logiciels.
Mais reconnaissons que les grandes inventions du Net sont américaines ; que,
quand elles sont françaises, elles ne restent pas en France ; que la France
est tragiquement absente, à quelques exceptions près, des négociations internationales
relatives aux normes.
Notre retard est ensuite culturel, parce que nous n?avons pas vraiment construit
les outils d?une réflexion sur Internet, sur ses conséquences sur l?organisation
de la vie économique et sociale, sur l?émergence d?un cinquième pouvoir, sur
l?impact d?Internet sur la démocratie, sur son rôle dans le domaine culturel
et éducatif.
Nous avons eu en France un débat difficile sur la question des droits d?auteurs
et des droits voisins. Je me suis impliqué pleinement pour faire respecter le
droit d?auteur, parce que créer c?est travailler, parce qu?il n?y a pas de génie
sans un travail acharné et que je n?accepte pas que le travail soit spolié sous
prétexte qu?aujourd?hui ce serait techniquement possible, que les producteurs
de disques gagneraient trop d?argent ou que ce serait plus pratique de télécharger
sur Internet plutôt que d?aller à la FNAC.
Pour autant, entre utiliser n?importe comment le téléchargement, au risque d?ailleurs
de pénaliser une technique prometteuse qui est celle du peer to peer, et la
répression érigée en seule solution, il y a beaucoup d?alternatives possibles,
gagnantes pour les uns comme pour les autres, et sans doute aurions-nous pu
les imaginer ensemble si nous avions eu des éléments de prospective et si nous
avions pu anticiper plus rapidement les conséquences du Net sur l?évolution
de notre société, des industries culturelles, de nos modes de consommation.
4. Mon credo, les Français le savent et ceux d?entre vous qui êtes étrangers
allez le découvrir, c?est le refus de la fatalité. Il n?y a pas de fatalité
à ce que la France voit les inventions se faire ailleurs ou à ce qu?elle se
fasse piquer les siennes ; à ce qu?elle voit ses PME partir à l?étranger ou
être rachetés par des capitaux étrangers ; à ce qu?elle utilise les inventions
des autres quand elle est capable de les inventer elle-même ; à ce qu?elle soit
à la traine de la réflexion sur Internet alors qu?elle a toujours été à la pointe
de la réflexion humaniste, politique et philosophique. Je veux que la France
reprenne son rang dans tous les secteurs qui vont forger l?avenir du monde et
naturellement Internet en est un des tous premiers. J?ajoute qu?Internet, ce
sont des centaines de milliers d?emplois à la clé, une perspective que nous
ne pouvons laisser échapper.
5. C?est pourquoi Internet doit une priorité de notre action.
Avec les sciences du vivant notamment, Internet doit d?abord être un des quatre
ou cinq secteurs prioritaires de notre effort de recherche, un effort que je
veux par ailleurs renforcer et dynamiser. Concentrer la recherche sur des secteurs
stratégiques, c?est déjà gagner en efficacité.
La France a créé récemment plusieurs pôles de compétitivité mondiaux dans les
domaines des technologies de l?information et de la communication (Minalogic
à Grenoble dans les nanotechnologies et les solutions miniaturisées intelligentes,
SCS dans la région PACA dans les solutions communicantes sécurisées, et System@tic
en Ile-de-France dans les systèmes électroniques complexes). C?est un acquis
important pour le futur.
La France n?investit pas assez sur Internet. Nous sommes avant-dernier sur 19
pays dans l?OCDE quant à la contribution d?Internet à la croissance. L?administration
électronique est le levier que l?Etat a entre ses mains pour stimuler l?économie
du Net, montrer l?exemple, permettre à des PME qui ont des idées sur Internet
de se développer grâce à la commande publique. C?est pour moi une priorité.
Je pense évidemment aux téléprocédures qu?il faut généraliser, mais aussi, par
exemple, à l?éducation, qui peut trouver avec Internet un outil puissant de
modernisation et d?égalité des chances, ou à la médecine, qui peut trouver avec
Internet un instrument de transmission et d?échanges d?informations entre professionnels,
en particulier l?imagerie médicale, pour une plus grande qualité des soins pour
chaque malade.
De même, je voudrais que nous investissions massivement dans des sites publics
et gratuits permettant de mettre à disposition des Français et du monde entier
notre patrimoine culturel : je pense à la numérisation systématique des archives,
et à la mise en ligne du patrimoine culturel français tombé dans le domaine
public ou financé avec des fonds publics. Ce qui est privé doit être respecté.
Mais ce qui est public doit être vraiment public. Je voudrais que nos étudiants
aient accès, en ligne et gratuitement également, au fond documentaire dont ils
ont besoin pour réussir leurs études. La bibliothèque Sainte-Geneviève, c?est
un des plus hauts lieux de concentration de la pensée, de la culture, de la
réflexion et du travail universitaires. Je n?accepte pas qu?on y fasse la queue
sur le trottoir le samedi matin à 9 h pour espérer pouvoir y entrer à midi.
L?avenir, c?est évidemment la bibliothèque numérique pour tous.
Il faut également achever l?équipement du territoire pour l?accès à l?Internet
haut débit. Nous avons fait des progrès, mais il y a encore de nombreux efforts
à faire et il faut maintenant envisager l?équipement en très haut débit. C?est
d?autant plus important que c?est un enjeu, en France, d?aménagement du territoire.
La France est un beau pays, riche de paysages variés. Nous voulons conserver
tous nos territoires, dans leur diversité et dans leur dynamisme, et Internet
est une chance à cet effet.
Nous devons soutenir nos PME innovantes dans le domaine du Net. C?est un serpent
de mer. Nous réagissons beaucoup trop tard parce que nous attendons de l?Etat
qu?il désigne, du haut de son pouvoir omniscient, les entreprises qui méritent
son soutien. Il suffit de regarder les Etats-Unis pour s?apercevoir que ce n?est
pas comme ça que ça marche, et notamment dans l?économie du Net.
Mon ambition, et elle vaut pour le Net comme pour les autres secteurs, c?est
que la France redevienne un pays où l?on a envie d?investir, où l?on a envie
de faire des affaires, où l?on a envie de créer et de prendre des initiatives,
où l?on a envie de réussir, où l?on a envie d?avoir confiance et de croire en
l?avenir. Au-delà de l?envie, un pays où tout redevient possible.
Les problèmes de nos PME innovantes sont bien connus. C?est d?abord celui de
la taille du marché. Toute nouvelle entreprise se heurte rapidement aux barrières
nationales, là où une entreprise américaine a un accès immédiat à un marché
de 300 millions d?habitants. Cela milite pour la poursuite du marché intérieur
européen.
C?est ensuite celui de la capitalisation et du financement bancaire. Sur ce
point, mon ambition est de rétablir la confiance des investisseurs dans ce pays.
Cela passe par une certaine manière de gouverner, une manière plus transparente,
une manière plus responsable, une véritable éthique des finances publiques parce
que c?est l?argent des Français, une plus grande confiance dans les partenaires
sociaux, une plus grande confiance dans les acteurs individuels, une plus grande
sécurité juridique, bref un environnement favorable à la création et au développement
des entreprises. Je souhaite que la France cesse d?être le pays qui enrichit
la Suisse, la Belgique et la Grande-Bretagne en poussant vers la sortie ceux
qui veulent investir.
Quant à notre jeunesse, je souhaite que nous nous dotions d?une grande réforme
de l?enseignement supérieur pour que notre pays et nos jeunes se battent dans
la bataille mondiale de l?intelligence, de la recherche et de l?innovation avec
les mêmes armes que les autres. 82% des blogueurs ont moins de 24 ans. Dans
le cadre de cette réforme de l?enseignement supérieur, je propose que les universités
soient considérées comme des zones franches fiscales, c?est-à-dire que les jeunes
qui y déposent des brevets et qui y créent des entreprises bénéficient de la
franchise fiscale nécessaire à leur développement.
6. Si Internet est une priorité stratégique, cela ne saurait nous dispenser
de réfléchir à ce que nous voulons en faire. C?est ce qui fait le prix et l?intérêt
de votre rencontre aujourd?hui.
Internet offre évidemment d?immenses potentialités, dont ni vous, ni moi encore
moins, sommes vraiment capables de dessiner toutes les facettes et tous les
contours.
Internet abolit les distances et accélère la communication. Certains modes de
télécommunications entre les hommes sont devenus gratuits. C?est un phénomène
qui ne peut que s?accroître.
Internet diffuse la connaissance, le savoir, dans des proportions inégalées.
C?est une sorte de campus universitaire de taille mondiale et c?est important
parce que l?on considère que 40% du savoir et de l?intelligence qui sont produits
sur un campus viennent de la fréquentation des autres étudiants et des enseignants.
Internet produit de l?intelligence collective parce qu?on est plus intelligent
à plusieurs que tout seul ; parce que plus de monde peut participer à l?élaboration
de la pensée ; parce que des connaissances disparues ou oubliées peuvent revivre.
C?est ce qu?illustre par exemple l?encyclopédie libre Wikipedia, où la langue
française connait un dynamisme exceptionnel.
Internet rapproche les peuples en partageant les cultures.
Internet peut être un instrument d?émancipation, et je souhaite qu?il le soit.
Je pense à la Chine où il faut espérer qu?Internet finisse par enfoncer les
digues de la désinformation et du mépris des libertés politiques. Je pense aux
pays pauvres où Internet peut être une chance de diffuser plus rapidement le
savoir, l?alphabétisation, la culture.
La première conquête d?Internet, c?est l?ouverture de citadelles jusque là bien
gardées. Chacun peut faire du journalisme à la place des journalistes. Chacun
peut diffuser ses films à la place des majors d?Hollywood. Chacun peut mettre
ses biens aux enchères, exposer ses travaux, afficher ses idées. Un nouvel espace
de liberté d?expression s?est ouvert, avec la suppression de la barrière économique
à la diffusion de masse des images, des textes ou des sons. Je ne le conçois
pas comme une menace pour la démocratie, mais comme un avantage.
Internet doit être un instrument de diversité culturelle. C?est un point capital.
C?est pourquoi, je souhaite qu?à l?échelon européen, nous agissions par la recherche
et par une politique industrielle pour retrouver et garder notre indépendance
technologique. Je suis convaincu que notre indépendance technologique est la
clé de notre indépendance culturelle et d?un équilibre des cultures dans le
monde.
De même, Internet tire sa force de créativité de la multiplication de petites
entreprises qui innovent, mais c?est un fait que certaines deviennent en quelques
années des monopoles qui cherchent parfois à étouffer l?innovation. Il faut
lutter contre les rentes de situation et les monopoles.
Il ne faut pas laisser la bêtise humaine tuer la puissance de l?idée Internet.
La diffusion d?une pensée négationniste et antisémite sur Internet est inacceptable.
Les atteintes à la vie privée le sont également. Je n?ai pas peur du mot régulation
sur Internet, même si celle-ci doit passer selon moi par confiance dans les
acteurs de l?Internet plutôt que par la loi et l?interdiction. Mais alors, acceptons
de considérer que la société est en droit de fixer et d?attendre des opérateurs
des obligations de résultat.
Je veux aussi que nous réfléchissions à la différence entre la communication
et la transmission. Internet met à la disposition de tous tout le savoir et
toute la connaissance. Mais il y manque la hiérarchisation et l?herméneutique,
qui sont données par les maîtres. C?est pourquoi, je ne crois pas qu?Internet
disqualifie l?école et l?éducation, mais au contraire qu?il les rendent encore
plus nécessaires.
Un de nos penseurs a écrit qu?Internet était un « sixième continent », un continent
hors sol, un continent qui est la fois partout et nulle part, un continent qui
peut être la loi de la jungle ou un continent de la civilisation.
Celui qui ne connait pas l?histoire est condamné à la revivre.
Sachons faire ensemble du continent Internet, le continent de nouvelles libertés,
mais pas celui de la destruction des anciennes.
Sachons faire du continent Internet, un continent qui rassemble et crée du lien
social, pas un continent qui exclut parce que certaines savent utiliser les
techniques nouvelles, mais d?autres non.
Sachons faire du continent Internet, le continent de la transmission des savoirs,
mais pas celui de la diffusion du mensonge.
Sachons faire du continent Internet, le continent du partage des cultures, mais
pas celui du nivellement des valeurs.

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